Longtemps perçue comme un prolongement technique de la pêche, l’aquaculture marine s’impose désormais comme l’un des leviers les plus prometteurs de l’économie bleue marocaine.
C’est le message central du Forum de l’Aquaculture Marine, organisé lundi 29 juin à Marrakech sous le thème « Marrakech-Safi : la nouvelle frontière de l’aquaculture durable ». Portée conjointement par le Centre régional d’investissement de Marrakech-Safi et l’Agence nationale pour le développement de l’aquaculture, cette rencontre a mis en lumière le potentiel d’une filière appelée à créer de la valeur, attirer des investissements et structurer de nouveaux métiers autour de la mer.
Au cœur des échanges : la capacité de Marrakech-Safi à devenir l’un des futurs pôles nationaux de l’aquaculture à forte valeur ajoutée. La région dispose d’un atout stratégique majeur:son ouverture sur l’Atlantique, notamment à travers les provinces de Safi et d’Essaouira. Ce littoral offre des perspectives pour le développement de projets aquacoles compétitifs, responsables et intégrés aux chaînes de transformation déjà présentes dans la région.
Cette ambition s’appuie aussi sur un héritage maritime ancien. Safi, en particulier, reste associée à la pêche, à la transformation et à la valorisation des produits de la mer, ainsi qu’à l’industrie de la conserve de poisson. Pour les acteurs réunis à Marrakech, ce socle industriel peut servir de tremplin à de nouvelles activités : élevage d’espèces à forte demande, conditionnement, transformation, logistique du froid, traçabilité, certification et export.
Le Forum a également mis en avant des initiatives déjà visibles, à l’image du projet d’élevage de crevettes développé à Skhour Rhamna. Ce projet illustre l’un des axes les plus importants de la stratégie régionale : diversifier les productions au-delà des filières classiques, en misant sur des produits mieux valorisés sur les marchés et sur des modèles d’élevage capables d’intégrer innovation, maîtrise sanitaire et performance environnementale.
À l’échelle nationale, la dynamique est déjà enclenchée. Selon l’ANDA, le Maroc compte 24.000 hectares d’espaces dédiés à l’aquaculture, plus de 400 projets respectueux de l’environnement, un potentiel affiché de plus de 300.000 tonnes de produits aquacoles et plus de 6.000 emplois permanents. Les derniers chiffres présentés par l’agence font état de 184 projets installés et opérationnels en 2025, représentant une production cible de 75.507 tonnes, un investissement global de 1,76 milliard de dirhams et 2.361 emplois directs.
Mais le passage d’un potentiel à une véritable industrie ne se décrète pas. Il suppose d’abord de sécuriser le parcours de l’investisseur. C’est dans cette optique que le CRI Marrakech-Safi et l’ANDA ont signé, en marge du Forum, une convention de partenariat destinée à renforcer la promotion de l’investissement aquacole. L’accord vise à consolider l’accompagnement des porteurs de projets, améliorer l’attractivité du territoire et favoriser l’émergence d’un écosystème régional intégré, compétitif et innovant.
La convention prévoit également une meilleure articulation des rôles : l’ANDA accompagne les investisseurs sur le plan technique, tandis que le CRI intervient sur les volets administratif et procédural. La directrice de l’ANDA, Majida Maârouf, a notamment évoqué la mise en place d’un guichet unique dédié à l’investissement aquacole, destiné à faciliter davantage le parcours des porteurs de projets.
L’enjeu est considérable. Une filière aquacole à forte valeur ajoutée ne se limite pas à produire davantage. Elle doit produire mieux : avec des standards de qualité, de traçabilité, de durabilité et de compétitivité capables de répondre à la demande nationale comme aux exigences des marchés internationaux. L’ANDA a d’ailleurs inscrit, dans son plan d’action 2026, la modernisation des systèmes d’élevage, la montée en compétences techniques et managériales, ainsi que l’amélioration de la qualité, de la traçabilité et de la compétitivité des produits aquacoles.
Le défi est aussi environnemental. L’aquaculture durable doit contribuer à réduire la pression sur les ressources halieutiques sauvages, tout en évitant de déplacer les problèmes vers les écosystèmes côtiers. Densité d’élevage, alimentation, rejets, biosécurité, qualité de l’eau et choix des sites sont autant de paramètres qui conditionnent la viabilité des projets. Le Forum a ainsi insisté sur la nécessité de concilier attractivité économique et responsabilité écologique, dans une région qui veut faire de son littoral un espace de croissance, mais aussi de préservation.
Autre enjeu majeur : le financement. Les projets aquacoles exigent des investissements lourds avant d’atteindre leur rythme de croisière : études, autorisations, équipements, bassins ou cages, alimentation, systèmes de contrôle, chaîne du froid, conditionnement et accès au marché. Les discussions de Marrakech ont donc porté sur les mécanismes de financement, les dispositifs d’accompagnement institutionnel et les mesures d’incitation prévues dans le cadre de la Charte de l’investissement.
La formation constitue un autre maillon décisif. Une aquaculture de haute valeur ajoutée demande des techniciens, biologistes, ingénieurs, spécialistes de la qualité, logisticiens, vétérinaires aquacoles et opérateurs formés aux nouveaux outils de pilotage. L’ANDA met déjà en avant l’accompagnement technique, les fermes pédagogiques et l’appui aux jeunes entrepreneurs, coopératives de femmes et marins pêcheurs dans des projets aquacoles durables.
À Marrakech, les responsables ont également replacé cette dynamique dans les objectifs de souveraineté alimentaire. En produisant localement des espèces à forte valeur, le Maroc peut réduire sa dépendance à certaines importations, diversifier l’offre en produits de la mer et renforcer la sécurité de ses approvisionnements. Pour Marrakech-Safi, l’enjeu est aussi territorial : créer des emplois durables, attirer des opérateurs nationaux et internationaux, et faire émerger une chaîne de valeur régionale allant de la production à la transformation.
Reste que la réussite dépendra de la capacité des acteurs publics et privés à transformer l’élan institutionnel en projets concrets. Les procédures devront être fluides, les sites bien planifiés, les investisseurs accompagnés, les impacts environnementaux surveillés et les débouchés commerciaux sécurisés. Le cadre juridique spécifique à l’aquaculture marine, publié en janvier 2023, a déjà été conçu pour donner davantage de visibilité aux investisseurs sur leurs droits et obligations.
En choisissant Marrakech pour porter ce message, le Forum a envoyé un signal clair : l’aquaculture n’est plus seulement l’affaire des régions littorales traditionnelles ou des seuls opérateurs halieutiques. Elle devient un projet économique régional, industriel, technologique et durable. Pour Marrakech-Safi, la filière représente une opportunité de transformer son ouverture atlantique en moteur de croissance bleue.
Le potentiel est là. Les premiers projets existent. Le cadre institutionnel se renforce. Le véritable défi, désormais, sera de passer de la promesse à l’industrialisation maîtrisée, sans sacrifier l’exigence environnementale qui fonde la crédibilité même de cette nouvelle frontière aquacole.